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30/03/2010

LE LIVRE A L'HEURE DU NUMERIQUE

Centre pour l'édition électronique ouverte
Read/Write Book - Marin Dacos (dir.)
Monopolivre

Le livre à l'heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance

Milad Doueihi
p. 95-103

NdlR

Version originale disponible dans Les Cahiers de la librairie, Qu’est-ce qu’un livre aujourd’hui ? Pages, marges, écrans, Paris, Syndicat de la librairie française, Éditions de la Découverte, n° 7, 2009.

Texte intégral

1Le livre reste aujourd’hui, malgré le succès et l’évolution spectaculaires de l’environnement numérique, un objet de résistance et un objet fétiche.

2Objet de résistance car, dans sa simplicité apparemment inamovible, le livre semble, pour le moment, échapper au monde numérique. Il lui échappe en grande partie à proportion de ce que cette fixité enveloppe : un texte ; une invitation à lire ; une culture et une sociologie ; sans oublier des acquis juridiques et des pratiques commerciales.

3En ce sens, l’écart entre le livre imprimé et ses versions numériques met en lumière une double crise. D’une part, une incontestable fragilisation des métiers du livre traditionnel : éditeurs et libraires, notamment et en premier lieu, doivent imaginer un « nouveau livre », muté par les exigences et pratiques du monde numérique. Mais d’autre part, les échecs successifs jusqu’à présent des ebooks révèlent en creux le formidable pouvoir maintenu de l’objet imprimé : ils nous invitent à réfléchir sur le rôle culturel du livre – ainsi que sur les manières dont le livre numérique, dans ses versions actuelles et futures, façonne et réoriente, pour ne pas dire réinvente, la lecture ; enfin sur les possibles modalités suivant lesquelles le numérique peut accueillir, amplifier et transformer ce pouvoir.

4Le livre est aussi en ce sens un objet fétiche : comme entité, il échappe au monde numérique, alors que le « texte » ou le « document » (la différence entre les deux ayant d’ailleurs tendance à se creuser), sont les objets premiers de la matérialité virtuelle du numérique – au même titre que l’image et le multimédia.

5On le sait : un texte, un document ne forme pas nécessairement un livre… Mais alors qu’est-ce qu’un livre numérique ? Faut-il le penser exclusivement sur le modèle du livre imprimé, de ses formes, de ses contraintes et de ses pouvoirs ? Ou vaut-il mieux essayer de l’imaginer comme un objet nouveau, sui generis, un objet en quelque sorte « numériquement pur », qui ne garderait que des rapports lointains et minimaux avec son ancêtre imprimé, selon une évolution certes non destructive ? Dans ce cas, quels seront les enjeux cristallisés autour de ce nouvel objet ? Et quid de ses répercussions pour les métiers du livre : auteurs, éditeurs et libraires – mais aussi pour les lecteurs ?

  • 1 Quelques repères récents suffisent ici : Accueillir le numérique, http://www.accueilli Le rapport (...)

6Il faudrait enfin penser les effets d’une « double vie du livre » : le livre imprimé d’une part, mais qui resterait toujours disponible sur le réseau ; et d’autre part, le livre numérique à proprement parler, qui sera un objet « du » réseau, un objet « de » réseau1 ? Futur hybride donc, où le livre imprimé coexistera avec le numérique, chacun avec ses propriétés, ses modes de production et ses pratiques de lecture.

Le livre, paradis perdu du numérique ?

7Les projets de Google Books comme les projets des grandes bibliothèques numériques (Gallica est ici exemplaire) ont faussé, me semble-t-il, certains des véritables problèmes posés par l’émergence du livre numérique.

8Les bibliothèques et leur accès reposent toujours sur le vieux modèle du livre imprimé : son caractère de totalité organique ; les droits qui le caractérisent ; sa mise en page ; la fixité de sa présentation. Tous ces projets ne sont guère plus que des plateformes d’accès à des œuvres préservées telles quelles. Souvent exclusivement en PDF, ils se contentent de transférer le livre au format numérique, y adjoignant juste des possibilités de recherche et parfois (mais rarement) de manipulation du texte. Ces projets, malgré leur importance, ne posent pas la question du livre numérique comme objet nouveau. Manque une prise en compte de la matérialité propre du numérique.

  • 2 Il suffit ici de retracer toutes les analyses de l’encre et du papier électroniques, souvent réduit (...)

9Les historiens de l’imprimé et de la lecture nous ont beaucoup appris sur la complexité du livre, sur l’importance de ses supports matériels, de ses modes de production et de  distribution. Mais qu’en est-il du livre numérique ? La dimension « sensible » de la lecture et ses effets ont souvent amené les historiens à survaloriser l’exclusivité du livre imprimé2. S’il est vrai que tenir entre ses mains, « toucher » un livre jouent un rôle important dans l’appréciation de l’objet, il est tout aussi vrai que la navigation et le feuilletage numériques ont leurs plaisirs spécifiques, leurs esthétiques propres. Le refus de prendre en compte ces spécificités met seulement en relief l’idée que le livre reste comme un mètre-étalon, une norme utopique dans l’environnement numérique, un objet idéal et inaccessible. Comme si le livre était voué à rester toujours le paradis perdu du numérique…

La crise « culturelle » du livre imprimé

10Avant d’essayer de formuler quelques idées sur l’imaginaire du livre numérique (un imaginaire qui est en train de se fabriquer au jour le jour, indépendamment des éditeurs traditionnels et des contraintes imposées par l’objet imprimé), je voudrais rappeler quelques points essentiels pour le débat autour du statut du livre et de ses modes d’existence dans le monde numérique. Car, pour l’instant, une partie importante de la crise des métiers du livre découlent des mutations de la circulation du livre dans l’environnement numérique, laquelle modifie, non pas seulement la transmission des textes et leurs échanges, mais aussi les réseaux qui gèrent l’accès, la distribution et la vente du livre.

11Les débats autour du livre, en Europe comme aux États-Unis, illustrent la crise actuelle des institutions qui ont caractérisé ce qu’il conviendrait d’appeler « l’ère du livre imprimé » : la fonction d’éditeur comme agent intermédiaire garant d’une certaine qualité ; le rôle des libraires comme pôles d’accès au savoir imprimé ; les bibliothèques comme sites d’archivage et de catégorisation du savoir ; les institutions culturelles comme lieux de production du savoir ; enfin, les droits et privilèges associés à la fonction d’auteur, et leur dimension économique. Or, la majorité de ces institutions sont le produit d’une convergence culturelle et politique qui date des Lumières ; elles se trouvent aujourd’hui mises en cause par la nouvelle réalité de l’environnement numérique. La crise du copyright et de la propriété intellectuelle découle de la nature même de l’environnement numérique. C’est à la fois une crise des intermédiaires et une crise culturelle plus large.

12Ces acteurs intermédiaires, au lieu de résister des quatre fers au changement, doivent se réinventer : s’ils acceptent de le faire, ils joueront toujours, voire plus qu’aujourd’hui, un rôle déterminant dans l’environnement numérique en train de se construire. Ils ne seront plus comme des touristes découvrant un pays étranger qui les dérange. Ils deviendront au contraire des participants actifs dans ce monde plein de promesses, en quête de nouveaux repères et de nouveaux critères. Mais il leur faut d’abord reconnaître que cette mutation a un prix : l’abandon de certains acquis de l’ère du livre imprimé et l’adoption de nouveaux droits, avec leur valeurs économiques et morales, nés des pratiques courantes sur le réseau. En d’autres termes, les intermédiaires traditionnels doivent imaginer de nouvelles structures au lieu d’essayer de pérenniser arbitrairement les anciennes normes (parfois avec aveuglement) dans un contexte où elles ne peuvent plus fonctionner telles quelles.

13Car l’environnement numérique est avant tout le lieu d’une « nouvelle culture » qui, dans ses pratiques, fragilise et déconcerte les modèles actuels ainsi que leurs institutions.

14Cette culture ressort d’une économie de l’échange, de la présence, de la participation, de la réputation et de l’interactivité. D’où la futilité d’une gestion du monde numérique par un fiat juridique ! Si on ne saisit pas l’importance des pratiques qui ont transformé le réseau d’un simple lieu de recherche et de stockage de documents en un nouvel espace d’interactivité et de sociabilité, on n’arrivera jamais à concevoir tout le potentiel du livre numérique. Trop souvent, les essais des éditeurs, en s’aventurant dans le numérique, restent limités par le rôle symbolique des quelques concepts clés : l’auteur et ses droits, la fixité du document et son intégrité. L’insistance sur la primauté de ces concepts ne doit pas devenir un prétexte ni un paravent contre les dangers imaginaires de l’interactivité, ou contre les multiples possibilités de manipulation du texte qu’autorisent les mécanismes de lecture numérique actuelles. Les droits d’auteur (qui posent toujours des problèmes complexes) doivent eux aussi évoluer avec la nouvelle réalité numérique. Sans nécessairement les abandonner tels quels, il nous faut les réviser et les adapter au potentiel du numérique. Car les droits s’expriment non pas seulement dans des options économiques et juridiques (licences, etc.), mais aussi dans les choix de formats et de distribution sur le réseau.

PDF, CSS, XGPT… : la question symbolique des formats

15Le choix actuel des formatsest on ne peut plus instructif. La prééminence du PDF ne fait qu’affirmer la volonté de restreindre le livre numérique – ou du moins la numérisation des livres imprimés – à une fonction de reproduction exacte, de préservation ou, comme le dit Hadrien Gardeur, de « restitution » de l’original3.

  • 3 Voir à ce sujet son excellent billet, « ePub : ne pas se reposer sur ses lauriers », Feedbooks : Bl (...)

16En outre, le PDF équivaut effectivement, dans le cas du livre, à une Gestion de Droits Numériques (GDN) – laquelle se traduit souvent par une limitation de l’accès, de la distribution et de la manipulation de l’objet numérique. La GDN n’est donc que l’actualisation de l’héritage économique et institutionnel de la propriété intellectuelle, sans aucune prise en compte, ou presque, des réalités, des usages et des pratiques de l’environnement numérique. Ce hiatus ne cesse de ralentir sinon de bloquer le véritable développement du livre numérique dans tous ses potentiels. Certes la GDN est le symptôme du problème posé par la culture de la gratuité dans l’environnement numérique ; mais il ne faudrait pas non plus occulter le fait qu’elle sert surtout à véhiculer une conception limitée du livre-objet. L’expérience le montre : les internautes sont prêts à payer pour des livres adaptés à l’environnement numérique dans lequel ils socialisent, et qui n’appauvrissent pas leurs façons de lire et de naviguer. Plus encore, la GDN incarne l’écart actuel entre la grande majorité des éditeurs et les lecteurs « numériques » – écart qui risque de s’approfondir avec l’émergence de nouveaux formats numériques (les micro-formats, la popularité croissante des plateformes mobiles, etc.).

17La primauté du PDF montre aussi que les formats sont devenus le lieu d’un conflit autour du statut de ce qui, littéralement, « fait » un livre : la page de couverture, la typographie, la mise en page, et tous les éléments qui sont d’habitude associés au livre-objet. Le PDF vise à préserver l’original et ne laisse, en principe, aucune possibilité au lecteur de modifier l’objet numérique quant à sa présentation.

18Or, cette fonction de préservation (ou de restitution) n’est pas optimale du point de vue de la lecture numérique. Je cite encore l’article de Hadrien Gardeur :

  • 4 Hadrien Gardeur, op. cit.

À partir du moment où l’éditeur définit l’utilisation d’une police embarquée pour l’ensemble du texte, au lieu d’une utilisation pour des passages particuliers demandant une mise en forme précise (une lettre par exemple), il devient très complexe pour le système de lecture de faire la part des choses. Quand doit-il utiliser la police demandée par le lecteur à la place de celle précisée par l’éditeur ? Cette question d’ailleurs dépasse largement le cadre des polices embarquées, et touche aussi à la mise en forme CSS ou XPGT. Il faut introduire un élément qui est nouveau pour le monde de l’édition : contrairement au livre papier, l’éditeur ne doit pas imposer sa présentation, sa mise en forme. Il faut trouver un nouvel équilibre entre les éléments que l’éditeur considère comme devant absolument être mis en forme à sa manière, et ceux où il faut laisser un degré de liberté pour le lecteur4.

19Le problème est énoncé clairement : le choix de l’éditeur, qu’il soit motivé par une volonté de préservation et de respect de l’original, ou par un désir de maintenir un contrôle absolu sur l’objet numérique, entre globalement en conflit avec les façons de lire, à la fois matérielles et culturelles, qui ont cours dans l’environnement numérique. Le livre numérique ne saurait être un lieu de fixité : simple miroir, reflet ou reprise de l’imprimé. Il est, à l’image du monde numérique tout entier, un lieu d’échange et de communication : un objet interactif, susceptible de manipulations inadmissibles dans le monde de l’imprimé.

  • 5 Sur la compétence numérique, je me permets de renvoyer ici à Milad Doueihi, La Grande conversion nu (...)

20Plus encore, le livre numérique est l’espace où la nouvelle « compétence numérique » se déploie pleinement. Les éditeurs ont su promouvoir le livre, et bénéficier de ses avancées, en exploitant la compétence (l’alphabétisation) qui était essentielle pour le développement et la viabilité économique de la culture de l’imprimé. Or, le problème illustré par le choix du format représente un écueil dangereux pour les éditeurs (et par extension pour les libraires), car il les met en conflit direct avec la nouvelle compétence numérique, qui est à la fois un savoir-lire et un savoir-écrire nouveaux5. L’environnement numérique modifie, non pas seulement l’acception actuelle des droits de la propriété intellectuelle, mais aussi le statut des acteurs intermédiaires qui jusqu’à présent ont géré la production et la distribution des œuvres produites, et protégées, par ces droits.

Une nouvelle fracture numérique : le livre au futur antérieur ?

21Souvenons-nous que l’environnement numérique représente quelque chose d’unique dans notre histoire lettrée : il s’agit d’un assemblage de technologies qui se sont rapidement transformées en agents de sociabilité et de production de savoir. Comment comprendre dans sa dimension culturelle l’émergence de ce nouvel ordre dont nous sommes tous participants ? Par culturel, entendons ici les interventions, les échanges, les créations qui ont le pouvoir de « former » le regard (pour paraphraser Nietzsche) et d’« informer » les choix, qu’ils soient sociaux, politiques, économiques ou esthétiques. Or les choix des usagers et des lecteurs amplifient une nouvelle fracture numérique : non pas entre ceux qui ont accès au numérique et ceux qui ne l’ont pas ; ni entre ceux qui sont plus ou moins « experts » et les simples usagers ; mais bien le divorce entre les lecteurs en ligne lambda et les intermédiaires traditionnels – qu’il s’agisse des éditeurs, de la presse, ou même de l’université, pour ne rien dire des pouvoirs publics.

22Cette fracture numérique se révèle de plus en plus clairement avec les nouveaux formats et la popularité du mobile, car les micro-formats favorisent une autre façon de lire et d’écrire. Ils privilégient la « portabilité » libre aussi bien que l’anthologisation des objets numériques (texte, image, vidéo, etc.). Il s’agit donc non pas d’une rupture avec le passé, mais plutôt d’un retour à – ou peut-être faut-il dire d’une reprise ? – des usages lettrés qui nous étaient familiers, mais avec des enjeux renouvelés et cruciaux.

23Pour ne retenir qu’un exemple : l’érosion des différences entre auteur et lecteur telle qu’elle se déploie dans l’environnement numérique actuel est un écho fidèle des anthologies populaires de la Renaissance et des livres de « lieux communs » qui circulaient librement avant le siècle des Lumières. La culture numérique se constitue alors en avatar de pratiques lettrées répandues avant le xviiie siècle ! Ainsi, les utilisateurs d’aujourd’hui forment des sélections de textes, d’images, ou de n’importe quel matériel disponible sur la Toile, et partagent leur choix tout en l’insérant dans des contextes divers et souvent indépendants de leurs origines. Le lecteur devient auteur, non pas en éliminant la trace du créateur original, plutôt en « déplaçant » le morceau choisi, en lui trouvant un contexte inédit, en le faisant circuler dans le voisinage d’autres objets. Mieux encore, ces morceaux choisis peuvent circuler dans des espaces nouveaux, dans les mondes virtuels et dans des formats variables mais compatibles. Ainsi, le choix du format est un concentrateur de la conception de l’objet-livre : il devient un cas exemplaire des différentes options, parfois conflictuelles, qui se présentent quand on réfléchit sur l’avenir du livre et de ses supports.

24L’exemple de la tendance anthologique, associé aux formats émergents, est important car il illustre le fait que certains des aspects du monde numérique qui nous dérangent sont proches d’usages littéraires et poétiques. Plus important encore, ce décalage temporel et historique nous oblige à revisiter le rôle et l’influence des Lumières dans nos négociations actuelles avec les mutations inaugurées par l’ère numérique. Des modèles anciens, souvent oubliés, reprennent vie et nous donnent des moyens de mieux comprendre l’historicité d’un segment significatif de la culture numérique. Ils nous incitent aussi à évaluer autrement les dimensions performatives dans le contexte de la culture numérique et leurs effets culturels. Un « futurantérieur » qui s’enracine et se développe dans l’univers virtuel… Ainsi est-on nécessairement confronté à une temporalité caractéristique de la culture numérique : oubli et dépassement, mais aussi reprise et redéploiement. C’est pourquoi le livre reste l’objet le plus controversé : il enveloppe en lui une multiplicité de fonctions et de représentations actuellement en crise.

Sociabilité numérique : authonomy

25La lecture, à l’ère numérique, se complexifie. Elle maintient la lecture solitaire et silencieuse, mais elle y allie aussi la lecture publique (sur la sphère publique de l’« agora »numérique) sous forme de podcasts, mais aussi sous la forme d’échange de fragments, de bribes et de citations, ou encore de communication d’hyperliens, d’images et de vidéos. Cette lecture multiple réécrit nos rapports avec le livre comme l’un des foyers privilégiés de la lecture – et c’est en ce sens qu’il nous faut imaginer le livre futur, et le futur du livre, dans un monde de plus en plus virtuel et numérique.

26Autrement dit, la lecture numérique modifie radicalement le livre parce qu’elle est une lecture publique et collective, une forme de « lecture partagée », visible par tous, et sujette à la reprise ou à l’échange caractéristiques de la nouvelle sociabilité numérique. Cette nouvelle sociabilité résulte de la construction de communautés multiples sur la base de données « ontologiques ». Le modèle émergent de communauté qu’institue l’usage populaire des réseaux sociaux et de leurs extensions s’accompagne d’un mouvement très net : on s’éloigne du type hiérarchique d’organisation et de présentation de l’information, pour passer à un modèle « plus sémantique » et « ontologique », fondé sur la prolifération de catégories et de mots clés – qu’ils soient produits par les utilisateurs ou fixés centralement. Malgré toutes les difficultés que posent les mots clefs, ou tags, il est clair qu’ils ont ouvert la voie à une façon plus flexible et adaptable de marquer les documents publiés et de signaler l’intervention d’auteur. Un mot-clé, en tant que forme indépendante de lecture, associe une interprétation ou une appréciation contextuelle d’un objet (en général un fichier mais aussi un livre) à un lecteur qui devient aussi un auteur. Non seulement le tag modifie les relations entre l’auteur original et le document qu’il a rédigé, mais la différence qu’il introduit est numérique. Il déplace, ou du moins peut déplacer, la signification et la portée d’un objet numérique, et son statut dans la hiérarchie de production de sens, de son contenu vers une description associée qui lui est extérieure. Si cet outil peut souffrir, à certains égards, de l’étroitesse, voire de l’appauvrissement intellectuel, de ce que nous pourrions appeler une « culture du mot-clé », il n’en est pas moins capable, si l’on s’en sert correctement, d’ouvrir l’espace public à une nouvelle méthodologie pour mettre en valeur l’information et la transformer en nouveau savoir. Ainsi le livre comme objet pris dans ces circuits peut bénéficier d’une évolution inédite. En fin de compte, les mots clefs, produits de la culture du blog et des réseaux sociaux, manifestent, dans leur élargissement et leur extension, la souplesse du modèle communautaire – derrière les dépendances et variations subtiles à l’égard des modèles de la fonction d’auteur au sein d’un environnement numérique en pleine évolution. Ils introduisent, pourrait-on dire, une fonction d’« auteur au second degré », qui ne modifie pas le contenu original ni son attribution, mais le fait entrer dans un espace où il se trouve associé à une autre forme d’intervention d’auteur. Ce mécanisme peut s’appliquer à tout objet, à tout élément accessible via l’environnement numérique.

27La convergence de pratiques sociales, sinon virtuelles, de socialisation et de la technologie numérique, si elle est parfois aliénante, peut aussi faire passer de la passivité à l’activité, ou du moins à la participation. Des activités simples, comme l’attribution de mots clefs ou le commentaire, peuvent tenir lieu d’initiation, incitant peu à peu les utilisateurs à s’engager davantage et à se montrer plus aventureux dans leurs déambulations numériques. Ce sont autant d’opportunités pour de nouvelles interventions culturelles. Ces activités créent aussi des micro-communautés qui peuvent évoluer en regroupements plus importants sur la base d’affinités spécifiques et parfois étroites.

  • 6 http://www.authonomy (...)

28Un site récent, authonomy, lancé par HarperCollins, tente de transposer le succès et la popularité des réseaux sociaux dans le domaine du livre. Il ressemble à plus d’un égard à Facebook ou MySpace : il essaie de rassembler des auteurs, des éditeurs et des lecteurs6. S’il nous intéresse ici, c’est parce qu’il offre non pas une plateforme où publier (fonctionnalité répandue un peu partout aujourd’hui), mais bien parce qu’il essaie de transformer la popularité, la réputation et la dé-hiérarchie caractéristiques des réseaux sociaux en modèle de publication. Mieux encore, il crée un espace inédit habité par les éditeurs, les auteurs (actuels ou futurs) et les lecteurs : leur interaction crée une nouvelle réalité qui se traduit en livres publiés, ou publiables.

  • 7 James Long, « Inside Authonomy », The Digitalist, 21/08/08, http://thedigitalist consulté le 20 ju (...)

29Comme le note James Long, authonomy n’est pas un site d’éditeur comme les autres7. L’internaute ne vient pas y chercher un titre déjà existant ; il ne vient pas consulter un catalogue ou vérifier un titre ; il vient parce qu’il désire devenir un auteur, ou parce qu’il choisit de participer à une communauté qui décide, selon des critères explicites, de ce qui sera publié. Premier témoignage, ici, d’une transformation de la fonction d’éditeur inscrite dans la logique de la culture numérique. Mais cette première mutation en appelle bien d’autres : celles des institutions culturelles qui devront, un jour ou l’autre, s’adapter (sans nécessairement se sacrifier) au nouvel ordre numérique.

30Le livre, objet de résistance et objet fétiche : tel était notre point de départ dans cette réflexion sur l’interaction entre le livre imprimé et l’environnement numérique. Posons pour finir que la crise des métiers du livre est réelle mais qu’elle ne résulte pas des pratiques « anarchiques » des internautes. Elle se trouve au carrefour de conflits culturels et économiques qui ne font que commencer, et qui deviendront plus prononcés avec l’acceptation accélérée de la nouvelle sociabilité numérique. Dans ce contexte, le livre comme objet culturel privilégié se doit, grâce aux acteurs qui le font vivre, d’accompagner la nouvelle culture, de contribuer à sa formation – pas de s’en s’exclure.

Notes

1 Quelques repères récents suffisent ici : Accueillir le numérique, http://www.accueillirlenumerique.com/ ; Le rapport Patino sur le livre numérique, disponible en PDF : http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/conferen/albanel/rapportpatino.pdf ; les remarques de Roger Chartier sur les mutations du livre : http://www.laviedesidees.fr/Le-livre-son-passe-son-avenir... ; « Le Manifeste de l’éditeur numérique », publié par Sara Lloyd, disponible sur son blog et en PDF : http://thedigitalist.net/wp-content/uploads/2008/05/a-boo... ; et les réflexions de Jean-Michel Salaün sur l’économie du document : http://cours.ebsi.umontreal.ca/blt6355/a_propos/index.html), liens consultés le 20 juillet 2009.

2 Il suffit ici de retracer toutes les analyses de l’encre et du papier électroniques, souvent réduits à une reproduction virtuelle de la matérialité de l’imprimé. Or, l’histoire récente du numérique démontre que souvent les nouvelles technologies réussissent si elles sont associées à des pratiques inattendues et interactives. L’exemple le plus récent et le plus intéressant a été réalisé par Esquire pour la couverture de son 75e anniversaire.

3 Voir à ce sujet son excellent billet, « ePub : ne pas se reposer sur ses lauriers », Feedbooks : Blog français, 12/09/08, http://blog.feedbooks.com/fr/?p=82, consulté le 20 juillet 2009.

4 Hadrien Gardeur, op. cit.

5 Sur la compétence numérique, je me permets de renvoyer ici à Milad Doueihi, La Grande conversion numérique (Seuil, 2008), surtout p. 13-14 et 65-74.

6 http://www.authonomy.com/.

7 James Long, « Inside Authonomy », The Digitalist, 21/08/08, http://thedigitalist.net/?p=215, consulté le 20 juillet 2009.

Pour citer cet article

Référence papier

Milad Doueihi, « Le livre à l'heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance », in Marin Dacos (dir.), Read/Write Book, Marseille, Cléo (« Coll. Edition électronique »), 2010, p. 95-103.

Référence électronique

Milad Doueihi, « Le livre à l'heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance », in Marin Dacos (dir.), Read/Write Book, Marseille, Cléo (« Coll. Edition électronique »), 2010, [En ligne], mis en ligne le 25 mars 2010, Consulté le 30 mars 2010. URL : http://cleo.revues.org/155

Auteur

Milad Doueihi

Historien du religieux dans l’Occident moderne, philosophe et philologue, fellow à l’Université de Glasgow, il est notamment l’auteur de La grande conversion numérique (Seuil, coll. Librairie du xxie siècle, 2008).

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