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09/12/2009

L'ORIENT DU GRAND EXPRESS-IFPO

Collections électroniques de l’Ifpo

Livres en ligne des Presses de l’Institut français du Proche-Orient

Texte intégral

« Je porte dans mes doigts le fard dont je couvre ma vie. Tissu d’événements sans importance, je te colore grâce à la magie de mon point de vue. Une mouche que j’écrase dans mes mains me prouve mon sadisme. Un verre d’alcool vidé d’un trait me hausse au niveau des grands ivrognes de Dostoïevski. Et quand je serai saoul, je ferai ma confession générale, en omettant bien entendu de dire comment, pour ignorer la banalité de ma vie, je m’impose de ne la regarder qu’à travers la lunette du sublime. »

Michel Leiris.

  • 1 Khoury Élias, « L’éloge funèbre de L’Orient-Express », Mulhaq Al Nahar, 12 mars 1998. (...)
  • 2 Beydoun Ahmad : « L’identité des Libanais », dans Kiwan (dir.) 1994, p.13.

1 Ce travail se fixe pour objectif de retracer l’histoire de L’Orient-Express, magazine libanais de langue française, dont le premier numéro date du mois de novembre 1995 et le dernier du mois de février 1998. L’étude pose les questions suivantes : dans un pays anciennement sous mandat français, quelles sont les modalités d’usage de la langue française ? Cinq ans après la fin de la guerre civile libanaise et alors que le Liban vit un après-guerre prolongé, quels sont les choix rédactionnels d’un organe de presse francophone ? Au Liban, la question de l’identité nationale, loin de fournir le ciment qui garantit l’unité d’un peuple, constitue le facteur nodal de la dissension. Et la querelle sur le statut de la langue française est une des manifestations de ce désaccord originel sur l’identité libanaise. La périphrase choisie par Élias Khoury pour nommer L’Orient-Express, « un journal arabe en français » 1, révèle l’ambition du magazine : promouvoir l’arabité du Liban, comme ciment identitaire, au moyen de la langue qui constitue pourtant le sceau des « inconditionnels de la patrie » 2, revendiquant bien davantage leur libanité que leur arabité. L’histoire de L’Orient-Express informe sur le degré de dissension de la société libanaise cinq ans après la guerre civile en même temps qu’elle donne à méditer sur des pistes possibles de réconciliation nationale. Quel peut être le rôle de la presse écrite dans cette tentative d’élaboration d’un champ référentiel qui soit enfin commun ?

  • 3 Voir Brown (dir.) 1994, p. 53-61.
  • 4 Un quotidien coûte environ 1000 livres libanaises, ce qui correspond approximativement à 4 (...)
  • 5 Chaoul Melhem : « Les enjeux de l'audiovisuel : réel fictif ou fiction réaliste? » dans Bahou(...)
  • 6 « L’Orient-Express, pourquoi ? », L’Orient-Express 1, novembre 1995.

2 Si les médias audiovisuels ont été pris d’assaut par les protagonistes militaires et politiques de la guerre, la presse écrite a dans une certaine mesure résisté à « l’élément armé ». Les titres lancés et sponsorisés par les acteurs de la guerre ont proliféré mais n’ont pas réussi à ébranler les gros titres de la presse écrite. Reste que celle-ci connaît une crise majeure 3. Le lectorat aurait rétréci de près de soixante pour cent du fait de divers facteurs : le pays traverse une crise économique qui fait de l’achat d’un journal un luxe 4 ; la concurrence de l’audiovisuel prive la presse écrite non seulement de lecteurs mais également des marchés publicitaires ; enfin, la société libanaise serait touchée par une importante dépolitisation, pour preuve l’apparition de nouveaux supports écrits mais non politiques. Le poids du lecteur étant très faible, les recettes publicitaires constituent l’essentiel des ressources de la presse : le pouvoir de l’argent est bien un quatrième facteur du resserrement du débat public. La presse ne saurait plus que distraire des désillusions de la guerre ou les perpétuer. Elle serait incapable d’aborder les problèmes politiques et sociaux de l’après-guerre. Le bilan serait celui d’un recul du professionnalisme et d’une tendance au repli sur soi, au provincialisme. Les médias ne parviendraient qu’à refléter une société libanaise « où l’identitaire, l’enraciné, l’ego social avec ses corollaires d’exclusion et d’auto-centrisme, constituent les formes dominantes des rapports sociaux » 5. L’Orient-Express en formulant un projet de société et des choix politiques tente de redonner sa légitimité au débat public en retrouvant des « horizons plus élargis » 6.

  • 7 « Les fils comme les pères de bonnes familles libanaises viennent, depuis plusieurs (...)
  • 8 Abou 1962.
  • 9 Rabbath 1982, p. 557.
  • 10 Kassir Samir : « Renouer le lien rompu », Mulhaq Al Nahar, idem. Voir annexe 8.
  • 11 Idem.
  • 12 Depuis octobre 1993, un accord bilatéral de coopération culturelle, scientifique et technique (...)
  • 13 Boustany Omar, « Transcultures : Alla Franca », L’Orient-Express 19, juin 1997.

3 La francophonie libanaise est avant tout une francophonie identitaire, signe de reconnaissance d’une communauté et d’une classe sociale 7. Les chrétiens du Liban, soucieux de se démarquer d’un environnement arabo-islamique homogène, ont voulu doter le pays d’un ancrage culturel distinctif, hérité d’une tradition de liens étroits avec l’Occident et la France en particulier, et promouvoir un bilinguisme arabo-français. La langue française est selon le père jésuite Sélim Abou, théoricien du bilinguisme, non pas une langue étrangère mais une langue « seconde » 8. Dans les années soixante et soixante-dix, les dissensions sur l’identité nationale se sont notamment cristallisées autour de ce débat sur la langue du pays, et en réaction à l’idéologie bilinguiste, la volonté de ne pas voir menacer l’identité arabe du pays a entraîné des revendications inverses, telle l’arabisation totale des programmes scolaires. Pour Edmond Rabbath, « le mal est, à vrai dire, dans une confusion constante entre le pluralisme culturel, image et reflet du confessionnalisme, source d’antinomies et d’incompréhension, et même d’hermétisme, obstacle à une prise de conscience nationale, et l’universalisme culturel, axé sur l’arabité, levier puissant pour l’épanouissement de la personnalité de l’homme libanais […] » 9. Pour que la langue française puisse véhiculer cet universalisme culturel, elle ne doit plus être la chasse gardée d’une communauté. L’Orient-Express cherche à se situer dans cette deuxième perspective d’universalisme : la langue française serait capable de « refléter des civilisations vivantes y compris la civilisation arabe » 10. Edmond Rabbath remarquait en 1982 la sclérose de la langue française due à son cantonnement dans le « ghetto » 11 communautaire : « Tel est l’esprit de nombre de Libanais, parmi les chrétiens exclusivement, qui s’évertuent à ne s’exprimer qu’en une langue étrangère, d’où cette amusante parodie de langage, le franlibanais, qui sévit partout, consistant à mélanger, en un invraisemblable sabir, les deux belles langues à la fois. Chez les musulmans, en général, la tendance opposée traduit par une propension irraisonnée à l’arabisation, au détriment de la connaissance et de la pratique des langues occidentales. Le résultat en est une régression culturelle […]. » Sans préjuger de la situation de la francophonie en termes qualitatifs dans des domaines tels que l’éducation, la recherche, l’audiovisuel ou le livre 12, force est de constater que dans celui de la presse écrite, les sujets dits futiles occupent la quasi totalité de l’espace : les premières pages de notre travail s’efforcent de dessiner un panorama rapide des titres francophones. L’Orient-Express prévoit d’être différent en voulant promouvoir un français « formateur et novateur »13.

4Étudier un organe de presse exige deux niveaux d’approche, celui du contenant et celui du contenu. L’étude du contenant consiste d’abord à rendre explicite la genèse de la publication, ensuite à restituer les péripéties qui émaillent la routine de la vie du magazine, enfin à tenter la formulation d’hypothèses quant à sa suspension. C’est ce que la première partie du travail se propose de faire ; elle insiste sur la fragilité originelle du magazine étant donnée la place marginale que L’Orient-Express décide d’occuper. Un angle précis d’approche a été retenu pour procéder à l’analyse du contenu : il s’agit de cerner quelles sont, pour L’Orient-Express, les modalités d’un retour à la paix. La réconciliation passerait en définitive par une reconnaissance de l’arabité du Liban qui n’exclut pas une ouverture sur la France et le monde. Si l’analyse du contenu, à laquelle se livrent la deuxième et la troisième partie, déborde largement celle du contenant, il n’en reste pas moins que les faits que rendent saillants les deux niveaux d’analyse ne sont pas indifférents l’un à l’autre. La suspension du journal pose la question suivante : les propositions faites par le magazine étaient-elles recevables par la société civile libanaise, cinq ans après le terme du conflit ?

Notes

1 Khoury Élias, « L’éloge funèbre de L’Orient-Express », Mulhaq Al Nahar, 12 mars 1998. Voir annexe 8.

2 Beydoun Ahmad : « L’identité des Libanais », dans Kiwan (dir.) 1994, p.13.

3 Voir Brown (dir.) 1994, p. 53-61.

4 Un quotidien coûte environ 1000 livres libanaises, ce qui correspond approximativement à 4 francs (environ 1 demi euro). Ce prix apparaît prohibitif relativement au montant du salaire minimum qui est d’environ 700 francs (environ 100 euros) par mois. Voir Brown (dir.) 1994.

5 Chaoul Melhem : « Les enjeux de l'audiovisuel : réel fictif ou fiction réaliste? » dans Bahout (dir) & Douayhi (dir) 1997, p. 144.

6 « L’Orient-Express, pourquoi ? », L’Orient-Express 1, novembre 1995.

7 « Les fils comme les pères de bonnes familles libanaises viennent, depuis plusieurs générations, faire leurs classes chez les Jésuites. Ceux-ci dirigent le petit collège de Beyrouth, le collège secondaire de Jamhour et l’université Saint Joseph dotée de cinq facultés, énorme cité de l’enseignement, qui forme médecins, ingénieurs, avocats, professeurs, diplomates et théologiens. L’université, dont le premier diplôme fut décerné en 1833, attire toujours l’élite libanaise […]», dans « La grande aventure des écoles françaises au Liban », Revue Réalités, n°51, août 1958. Après la fin du mandat, les institutions de la Mission laïque française s’ouvrent davantage aux élèves de confessions musulmanes. Reste qu’en 1974, Sélim Abou convient que la situation « chaotique » du système éducatif « rend le français plus accessible aux classes bourgeoises et chrétiennes », dans « Langues et cultures au Liban », Revue Travaux et Jours, janvier-mars 1974.

8 Abou 1962.

9 Rabbath 1982, p. 557.

10 Kassir Samir : « Renouer le lien rompu », Mulhaq Al Nahar, idem. Voir annexe 8.

11 Idem.

12 Depuis octobre 1993, un accord bilatéral de coopération culturelle, scientifique et technique est venu institutionnaliser la reprise de l’action culturelle de la France au Liban. Un pôle universitaire est composé de l’Ecole Supérieure des Affaires et de l’Université Saint-Joseph, établissements avec lesquels la France est partenaire. Un réseau culturel comprend sept centres de coopération. Le salon annuel du livre français à Beyrouth intitulé  « Lire en français et en musique » a attiré plus de 100000 personnes en 1997. Enfin des projets divers sont envisagés pour augmenter la présence du français dans les médias audiovisuels ; les programmes en français ne représentent que 20% du paysage. Source : ministère des Affaires étrangères, « Coopération culturelle, scientifique et technique. Note de synthèse » par l’adjoint au directeur général, Paris, le 20 mai 1998.

13 Boustany Omar, « Transcultures : Alla Franca », L’Orient-Express 19, juin 1997.

Pour citer cet article

Référence papier

Sandra Iché, « Introduction », in L’Orient-Express : Chronique d'un magazine libanais des années 1990, Beyrouth, Institut français du Proche-Orient (« Études contemporaines », no 3), 2009, p. 25-28.

Référence électronique

Sandra Iché, « Introduction », in L’Orient-Express : Chronique d'un magazine libanais des années 1990, Beyrouth, Institut français du Proche-Orient (« Études contemporaines », no 3), 2009, [En ligne], mis en ligne le 22 septembre 2009, Consulté le 09 décembre 2009. URL : http://ifpo.revues.org/index639.html

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