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29/10/2009

ROMAN FEUILLETON- THOMAS DRIMM

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Thomas Drimm

Un roman-feuilleton de

Didier van Cauwelaert

Episode 9/61

Ma mère avale une cuillerée de soupe, s’essuie la bouche, puis déclare d’un ton solennel en fixant mon père :
- Je t’annonce une excellente nouvelle. Ton fils va être admis dans un camp de dénutrition où on lui fera un nouveau corps, tout mince, tout beau et tous frais payés. C’est une chance inespérée.
- Il n’en est pas question, réplique lentement mon père entre ses lèvres serrées.
- Je te rappelle que ton salaire est la moitié du mien : c’est moi qui exerce l’autorité parentale.
Il baisse le nez vers son assiette. C’est la loi sur la Protection de l’enfance : il n’a rien à dire. Un grand élan d’amour et de tristesse mouille mes yeux, mais il ne le voit pas ; il regarde les grumeaux en légumes de synthèse qui flottent dans la soupe en sachet. Je demande :
- Je pars quand ?
- Aux vacances de printemps, j’espère, dit-elle. Le Dr Macrosi décidera après t’avoir examiné, j’attends que son secrétariat me fixe le rendez-vous. Mais avec la recommandation de M. Burle, tu auras une place, ne t’en fais pas.
Je ne m’en fais pas. Du moins pas pour ça. Je pense au fantôme du savant qui m’attend là-haut dans mon ours, soi-disant pour me faire sauver la planète, et je suis plutôt rassuré de me tirer de ce cauchemar. Mais c’est loin, le printemps. Dans l’immédiat, il va falloir que j’apprivoise ce professeur Pictone. Pas question de me laisser pourrir la vie par un inconnu : j’ai déjà ma mère, ça me suffit. Et puis qu’est-ce qu’il vient me bassiner avec ses calculs, moi qui attrape des boutons devant la plus petite racine carrée ! Je ne vais pas devenir le secrétaire d’un mort, non ? Maintenant que je connais son nom, je vais le rapporter à sa famille. Et s’il raconte que je l’ai tué, ça sera la parole d’un ours en peluche contre celle d’un être humain. Voilà. Les fantômes, ça n’existe pas, et moi je suis reconnu officiellement. Je relève de la loi sur la Protection de l’enfance. Je suis une espèce protégée ; lui non.
Je me lève pour débarrasser, ramasse les assiettes en laissant la mienne sur le dessus. A la cuisine, je recopie sur un bout de papier le numéro de téléphone que j’ai noté dans ma soupe. Je trouve que je réagis plutôt bien à la situation. Je n’ai pas peur ; je me prends juste la tête pour trouver des solutions. J’ai l’impression d’avoir mûri d’un coup, d’être devenu un homme. C’est peut-être le fait d’avoir tué quelqu’un.
Je reviens au salon avec le gâteau de céréales et les yaourts maigres. Depuis que mes parents se sont alignés sur mon régime, les repas sont de plus en plus sinistres. Je n’ai pas perdu un gramme : c’est eux qui maigrissent à vue d’œil. Il est vraiment temps que je parte.
Mon père vide sa bière, repose son verre, le regard trouble, et me sourit avec un air vaguement sadique :
- Tu sais ce que Jésus fait le plus souvent, dans les Evangiles ?
- Pas à table, dit ma mère.
Je me creuse pour trouver la devinette. Je propose, par rapport à ce que je subis du côté maternel :
- Il pardonne à ceux qui l’ont offensé ?
- Non, il fait des exorcismes. Il ordonne aux démons de sortir du corps des gens…
- Jésus n’a jamais existé, Dieu merci ! coupe ma mère. Tu veux du gâteau, Robert ?
- Non, je n’en veux pas, mais ça n’empêche pas ton gâteau d’exister. C’est comme pour Jésus.
- Je crois en un seul Dieu qui est le Hasard, récite ma mère, et donc ton soi-disant fils de Dieu, même s’il a existé, n’est que le fruit du Hasard.
- Arrête de parler comme une machine ! Jésus est venu sur terre pour libérer l’homme de sa mauvaise image de Dieu.
- Alors c’était un pervers déviant, comme tous les personnages de légendes ! s’énerve-t-elle. Nous avons été créés par le Hasard et nous lui rendons grâce en jouant. Mange ton yaourt, Thomas.
- En jouant, nous rendons grâce au Diable, réplique-t-il. Le Dieu du jeu, le « Mammon » de la Bible, c’est le Diable !
- Comment peux-tu dire des horreurs pareilles devant ton fils ? s’indigne-t-elle en faisant le signe de Roue. Ne l’écoute pas, Thomas. Nous vénérons la Roulette, car elle est le symbole de la Terre qui tourne pour nous apporter les bienfaits cycliques de la Bille qui choisit le bon numéro ! Un point c’est tout !
- Thomas, si tu fais la somme de tous les nombres inscrits dans les cases de la roulette, tu arrives à 666. Le Chiffre de la Bête, la Marque du Diable !
- Mais arrête, Robert ! Le Diable, c’est la malchance, c’est tout, et ça n’existe pas ! Le Hasard nous donne à tous le même capital de chance au départ : c’est à chacun de le faire travailler !
- Hasard mon cul, riposte mon père. Jésus est venu prouver aux hommes qu’ils sont nés sur Terre par amour et non par hasard !
- Fiche-nous la paix avec ces légendes ! Tu trouves qu’on n’a pas assez d’ennuis comme ça ? Et arrête de boire devant ton fils !
- Ça me gêne pas, maman.
- On t’a demandé ton avis ? me jette-t-elle avec hargne, comme chaque fois que je défends sa victime. Mange ton yaourt, si tu veux dissoudre tes graisses.
Mon père vide son verre, le repose et prend appui sur ses bras pour se relever, en soupirant :
- Ite, missa est.
Je lui demande ce que ça veut dire.
- Qu’il va se coucher, traduit-elle.
- Obéis à ta mère, mais n’écoute jamais ses réponses. Ça veut dire : « Allez en paix, la messe est dite. »
- C’est du latin ?
- Ça suffit ! lance ma mère. Si jamais il y a des micros…
- Et qui penses-tu intéresser, ma pauvre Nicole ?
- Je protège l’avenir de notre fils contre les risques que tu lui fais courir !
- Quels risques ? L’intelligence, la culture, l’esprit critique ?
- La perversion suicidaire de ton esprit ! Ton refus de te faire soigner !
- Je suis insoignable ! Ça n’a jamais marché sur moi, le lavage de cerveau ! Je reste sale et fier de l’être ! Pour vivre heureux, vivons inculte ? Je dis non ! Vivre heureux, je m’en fous !
- Et faire notre malheur, tu préfères ? Tu veux être arrêté comme dépressif nerveux ?
- Allez vous coucher, j’ai sommeil.
Il fait trois pas en titubant, tombe à genoux et sort de sous le canapé son oreiller et sa couette. La porte claque. Ma mère est allée pleurer dans sa chambre.
Je n’aime pas trop quand on parle de Dieu : ça finit toujours comme ça. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le gouvernement a supprimé les religions. Mais ça laisse quand même des traces, surtout chez nous. Le problème de mon père, c’est qu’il sait trop de choses, parce qu’il a fait partie du Comité national de censure. Et pour interdire un nouveau livre, non seulement il faut le lire, mais il faut avoir lu aussi tous les autres livres déjà interdits, pour savoir s’il tombe sous le coup de l’interdiction. Ça fait beaucoup de culture, et pas grand monde avec qui la partager. Depuis qu’on l’a viré du Comité pour cause d’alcool, il ne censure plus, mais il se souvient. Alors il me fait profiter. Il me dit : « Tu es le trop-plein de ma culture. Mon déversoir. » Je ne comprends pas tout, mais j’éponge. Sinon, il se noierait.
Tout à coup, je me dis que le vieux savant qui s’est installé dans mon ours en peluche, c’est peut-être une chance pour mon père. Peut-être qu’enfin il aura quelqu’un à qui parler – quelqu’un de son niveau. Et du coup il arrêtera de boire.
Je mords mes lèvres pour maîtriser l’excitation. Sauver la planète, je ne vois pas trop l’intérêt, dans l’état où elle est, mais sauver mon père, ça serait génial. Cela dit, pour qu’il ait une chance d’entendre la voix du Pr Pictone, il faudrait d’abord que je lui avoue que je suis devenu un meurtrier.
Bon. Je vais commencer par faire la vaisselle.

titi
A suivre...

 

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