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29/09/2009

ACTUALITES

Le Seuil : Du 6e au périph, symboliquement, c'est épouvantable

L’information n’a pas spécialement ému la presse la semaine passée, mais l’annonce officielle du déménagement des dix-sept maisons de La Martinière groupe présage la fin d’une ère. Pour les non-adeptes du milieu germanopratin, passer de la rue Jacob dans le VIe au fin fond du XIVe ne représentera qu’un déplacement d’environ 5 km. Plutôt bien évalué, d’ailleurs. Cependant, le mal est bien plus profond. « Sur le trottoir d’en face, c’est Montrouge », commente, presque avec effroi, un éditeur du groupe qui, comme d’autres intervenants au fil de cet article, optera pour l’anonymat. Or, comment donc ? Un endroit horrible, que celui de Montrouge ? Un coupe-gorge si effroyable ? Pourtant, Bayard y a bien installé ses nouveaux quartiers… Alors qu’a-t-il de si terrifiant ce XIVe arrondissement ?


La vérité… pourrait amuser l’esprit taquin et l’iconoclaste exulterait. Mais du côté des maisons concernées par ce déménagement, on rit jaune. Quand on arrive à en rire. « Certains disaient que même Jeambar [NdR : le directeur de Seuil] n’accepterait jamais de partir. Mais même lui a dû se faire une raison. » Au point que chez des éditeurs extérieurs au groupe, on entend presque les soupirs à pierre fendre des confrères. « Ils doivent être au bord du suicide », ironise un indépendant.

Quitter le quartier des éditeurs, que l’on soit rue Christine ou ailleurs, c’est une déchirure. Parce que l’on s’éloigne du cœur historique de l’édition parigo-parisienne et que l’on fraye désormais presque avec la plèbe. « Une nouvelle déprimante, oui, mais pas une surprise. Depuis le printemps dernier, on sait que le départ est envisagé. » Il faut prendre la réalité économique en jeu : qui peut s’offrir 17 adresses dans le VIe ? Un luxe, certes, qui empêchait également un travail efficace entre les maisons. Puis est venu ce plan social : on demanda qu’il coure jusqu’au déménagement, pour que chacun puisse effectuer son choix en connaissance de cause. Impossible, rétorqua la direction : ne sachant pas si les tractations immobilières se concluraient rapidement, on ne prend pas le risque de faire s’éterniser le plan social.

Partir, c’est mourir un peu. Mais pour certains, Le Seuil a commencé de mourir en 2005, en perdant son indépendance. Alors, partir un peu plus… « Quitter le 27, rue Jacob, symboliquement, c'est très lourd. S'installer sur le périph, symboliquement, c'est épouvantable », nous confie-t-on. D’autres sont critiques, allant jusqu’à parler d’éditeurs qui n’assurent que six ouvrages par an, ou ne passaient au bureau que pour quelques coups de fil personnels. Certains petits doigts que nous avons laissé traîner dans les couloirs rapportent aussi une hiérarchie lourde, « opaque » qu’impose La Martinière, voire des blocages qui circonscrivent toute marge de manœuvre, même pour des actions les plus anodines… Et qu’il serait bon de pouvoir débloquer. Cela ne manquera pas de rappeler aux maisons appartenant à Hachette, à quel point leur propriétaire est omniprésent, tant pour des services numériques qu’on lui paye que pour finalement à peu près tout et n’importe quoi…

Pour certains auteurs, familiers de ces visites dans les locaux, c’est une pincée de nostalgie qui les assaille – les auteurs sont de petits êtres sensibles, fragiles et délicats. « On croisait telle ou tel, on les saluait, parfois sans vraiment se souvenir, mais c’est dans ces murs que l’on a pu les croiser. C’est la fin d’une époque, le début d’une autre. Je n’y attache pas particulièrement d’importance, la pierre reste la pierre, mais enfin, personne n’y est indifférent j’imagine. » Les plus amers nous parlent de « perte d’identité », de « choc symptomatique de ce qui ruine l’édition française ». « Les maisons s’effacent aujourd’hui devant les sociétés qu’elles sont ! La firme a dépassé son produit, qu’elle regarde de loin », précise un autre. « L'on continue à parler de "maisons" par habitude, et, inconsciemment, pour perpétuer l'image d'un noble artisanat. Mais la réalité est tout autre. »

On comprendra aisément que les êtres qui se sont attachés à leur environnement perdent un peu pied : « Le périph ! Non, mais vous vous rendez compte de ce que cela signifie ? Il ne s’agit pas du tout de jouer aux petits snobs ni de gémir sur le prestige du quartier. Bien sûr que l’on doit économiser de l’argent et se comporter en groupe, c’est le cas pour toute société. Ce qui compte dans tout cela, c’est le symbole. La meurtrissure que La Martinière inflige aux maisons qui ont historiquement occupé ce VIe. Personnellement, je pars la mort dans l’âme, sans exagération ! »

Marc Villemain, auteur au Seuil, livre un point de vue particulièrement censé sur cette question : « On pourra aussi penser que l'essentiel n'est pas là. Et qu'un livre demeure un livre, où que soit basé son éditeur. Ce serait assez juste. Mais lorsqu'on connaît un peu l'histoire de l'édition en France, l'on ne peut être insensible aux logiques qui prévalent aujourd'hui, et qui n'ont qu'un rapport extrêmement lointain avec la littérature. Tout comme on ne peut être insensible au fait que les vitrines des maisons d'édition se rapprochent toujours davantage de celles des grands magasins. Les symboles sont une chose, il ne faut y accorder qu'une importance relative ; ce qui est important en revanche, décisif, c'est ce qu'ils charrient et signifient. »

Alors pour rester dans le symbole, on se demande en interne si les personnes qui comptent ne déserteront pas le site de Montrouge. Risquent de manquer en effet dans ces nouveaux locaux « ceux qui sont le cœur du métier, ceux qui animent les esprits, discutent des idées, nous font rêver, nous dynamisent : les auteurs et les éditeurs. Ils se rencontreront entre eux dans Paris, ils travailleront chez eux et ne viendront qu'en cas de nécessité absolue. Pour ceux qui seront dans l'obligation d'être présents absolument dans les locaux de Montrouge, oui, cela risque d'être déprimant. »

Si l’on reste, chez Seuil, fier de ce que l’on a appris à faire, à la manière ancienne, celle d’avant le rachat, que l’on est aussi fier de ses livres, mais… (Il y a toujours un ‘mais’…) « Si l'on nous donne les moyens de continuer de travailler dans l'excellence des métiers, alors, tout n'est pas perdu, si l'on nous soutient dans nos efforts, alors, pourquoi pas se remotiver ? Pour l'instant, hélas, cela ne se profile pas bien. Nous doutons fortement de la capacité de nos dirigeants à rebondir après ce plan social qui nous a tous laissés exsangues. »

Nous laisserons le mot de la fin à l’une des personnes qui aura eu la sympathie d’accepter notre intrusion dans son expérience, et qui nous l’aura fait partager sans questions : « L'âme de la maison a le souffle court, la longue maladie symbolique – et il faut insister sur ce mot, certains par ici le méprisent – qu'elle se traîne depuis 2004 a nécrosé nos rouages et nos liens, toute notre énergie se concentre sur le colmatage permanent des dysfonctionnements, 5 ans de colmatage c'est long. La mort à la vie longue. »

La mort a la vie longue… Et comme la vie, certaines autres maisons redoutent que le mal ne soit contagieux… Évidemment, ces considérations passeront – et à raison probablement – bien au-dessus de la tête de certains : que faire des angoisses germanopratines et de leur nombril ? Eh bien, peut-être une once de solidarité et de compréhension ne ferait de mal à personne dans cette histoire.

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